Réflexions pour un avenir

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Archives Mensuelles: novembre 2014

Où l’on a les mythes que l’on mérite…

Manifestement, la société a conservé intacts ses besoins de mythe.

La France célèbre en grande pompe les 40 ans de la légalisation de l’avortement.

Je n’entrerai pas dans le débat du « pour ou contre » car ce n’est pas là mon propos. Je voudrais juste préciser ce que m’inspirent ces célébrations et leur cohorte de propos hyperboliques.

La légalisation de l’avortement fut portée, on le sait, par Simone Veil. Or, à aucun moment durant les débats à l’assemblée et lors de ses interviews, elle n’eut les mots de « grande conquête » ou de « loi majeure du XXème siècle ». Au contraire, elle eut toujours à coeur de rappeler que l’avortement est et restera dramatique.

Aujourd’hui, les propos dithyrambiques et les panégyriques me paraissent totalement déplacés et relever de ces fantasmes sociétaux auto-alimentés par une sphère politique inapte à proposer un projet de société et par une logorrhée médiatique toujours dans la surenchère.

Certes, cette loi est importante. Quel que soit le point de vue que l’on puisse en avoir, il y a un avant et un après dans un tel dispositif, une rupture dans l’ordre des choses, un moment de basculement. Mais y avait-il besoin de pratiquer de telles surenchères verbales pour commémorer les 40 ans de la loi ? Fallait-il que l’Assemblée nationale se gargarisât en prétendant que l’avortement doit être inséré dans la loi fondamentale ? Et que dire de ces propos entendus sur les ondes comme des litanies : « Loi la plus importante du XXème siècle » ? Ah oui, vraiment ? Permettre aux femmes de mettre fin à une grossesse non voulue est plus important que la réglementation sur le travail des enfants ? Plus important que l’instauration de la Sécurité sociale ? Plus important également que l’acquisition par les femmes de leur capacité politique et juridique ?

Mais quelle est donc cette société qui peut ainsi s’inventer de telles illusions intellectuelles ? Qu’est ce qui peut pousser le progressisme à forcer sans cesse le trait du pathos dès qu’il s’agit de faire la promotion d’une « avancée sociale » conquise sur une attitude conservatrice jugée systématiquement et ex ante odieuse ?

Cela s’apparente à de la manipulation mentale.

Les lassitudes idéologiques d’une vieille nation européenne

De déceptions en désillusions, les alternances politiques laissent de plus en plus perplexes une masse électorale encline à se détourner en quelques mois à peine de ceux qu’elle a portés aux nues par la magie du bulletin de vote. La prise de conscience de l’aspect très artificiel des programmes politiques et de leur inapplicabilité dans la pratique, crée un contexte négatif et pessimiste au sein d’une population déjà fragilisée par la crise et les mauvaises nouvelles économiques. La confiance dans la politique pour résoudre ces problèmes s’en trouve évidemment écornée gravement et la recherche d’alternatives extrêmes, fortement tentantes.

Les tensions internationales, toutes éloignées qu’elle peuvent être de la vie courante de l’immense majorité des Français, accentuent cependant un sentiment d’insécurité générale, relayée par les questions de la fongibilité de l’islam dans la société. Enfin, la question de notre identité nationale n’ayant jamais été clairement posée, la France apparaît de moins en moins capable de s’imposer sur la scène internationale.

Ces constats ne sont en rien inédits. Ils sont désormais repris comme des éléments incontournables de l’analyse politique et sociétale.

En revanche, l’analyse des causes est très loin du consensus. Car après avoir énoncé que les politiques n’étaient plus capables de proposer des projets de société structurants, les réflexes d’appartenance partisane resurgissent dès qu’il faut émettre un jugement sur l’origine des problèmes. Mais qu’il s’agisse du progressisme de gauche qui se perd par une fuite en avant dans l’idéologie de la destruction de la morale et du capitalisme, ou du libéralisme de droite qui se perd tout autant dans la fuite en avant d’une productivité indéfinie et sans autre but que l’accroissement de sa puissance, les diagnostics ne nous enseignent plus rien d’autre qu’une irréductible destruction de la richesse de l’homme au profit de son utilitarisme idéologique.

J’aimerais évoquer deux causes principales peu reprises par les médias mais qui m’apparaissent pourtant déterminantes.

  1. Une société a besoin de cadres normatifs clairement exprimés et assumés. Les déconstructions philosophiques du XXème siècle ont eu le tort de considérer que seul le relativisme avait une réalité. A trop vouloir s’attaquer aux idées en les soupçonnant d’avoir des souterrains inavouables, et en ayant abordé la société moderne par le regard nietzschéen de ce toujours plus sans fin et sans cause, nous avons oublié que la critique des idées… était aussi une idéologie. On ne peut agréger une population, la rendre collectivement cohérente et lui donner l’envie de participer à sa propre histoire tout en lui susurrant sans cesse que tout se vaut et que la société est une entrave à la liberté individuelle. Car on semble un peu vite oublier que sans la cohésion nationale, sans la structure étatique, 60 millions d’individus livrés à eux-mêmes dépériraient en quelques années.
  2. La seconde cause est pendante de la première. La France, comme tous les grands pays européens, depuis les traumatismes des deux conflits mondiaux, ne veut plus assumer de posture de combat avec les autres Etats. Cela est vrai sur le plan militaire mais aussi – et surtout – sur le plan idéologique et commercial. Les pays de la vieille Europe n’ont plus aucun goût pour l’affrontement. On rechigne à parler de guerre économique, on traîne des pieds à s’armer, on renonce à lutter contre les attaques industrielles des pays émergents… Mais une telle lassitude est aussi la marque des vaincus, de ceux qui renoncent à ce qu’ils sont et qui ne peuvent au final endiguer la déferlante des autres nations – Chine, pays émergents, USA… – persuadées, elles,  que tout est combat. Ne pas lutter, c’est aussi admettre qu’on n’a rien à défendre, que rien ne vaut la peine du  sacrifice. C’est en cela que l’absence d’identité claire redevient en surbrillance. Il faut croire en quelque chose pour accepter le sacrifice.

Il y a quelques jours, nous commémorions le 11 novembre 1918. Si la guerre s’était déroulée dans la France d’aujourd’hui, que serions-nous devenus ?

Sans une réelle refondation de la société autour de valeurs partagées et fortement structurées sur une identité qui n’oublie pas le passé, la France est un pays en voie de régression définitive.

Un personnel politique sous influence et sans lien avec la société

Il ne se passe quasiment plus un mois sans qu’une nouvelle affaire politique n’éclate. Celle concernant François Fillon et Jean-Pierre Jouyet témoigne du niveau délétère atteint par le système politico-institutionnel actuel.

Ce site n’ayant pas de vocation politicienne, je ne fais que rarement de commentaires sur une actualité largement relayée par les médias.

Toutefois, on ne peut pas passer indéfiniment sous silence l’extrême fragilisation de l’Etat qui résulte de ces affaires en cascades. Elles doivent nous inviter à considérer le système de gouvernance de notre pays comme irrémédiablement atteint par un mal résultant d’une dérive sociétale mortifère. Plusieurs éléments peuvent en effet être mis en avant à cet égard :

1. Le personnel politique n’a plus aucun sens de l’Etat. Ses compromis systématiques avec les médias l’ont affaibli au point d’apparaître de plus en plus comme sous influence. Majorité comme opposition se composent d’individualités dépourvues de tout esprit d’abnégation devant la charge qui incombe lorsque l’on exerce le pouvoir.

2. Les luttes intestines des hommes d’Etat ne datent pas d’hier, certes. L’Histoire nous montre qu’à toutes les époques, les enjeux de pouvoir ont occupé les grands personnages et leur ont souvent fait prendre des décisions néfastes pour l’intérêt général. Mais le système actuel, en généralisant la compétition au sein d’une classe politique surabondante, dépourvue la plupart du temps de toute morale et agissant exclusivement sous la pression du calendrier électoral, a érigé comme norme indépassable une guerre de conquête totalement déconnectée des enjeux du service de l’Etat.

3. La classe politique est composée d’individus n’ayant plus aucun contact – ou ne l’ayant jamais eu – avec la société civile. On a fabriqué des professionnels de la politique grâce au cumul des mandats et aux réélections sans fin. Cela a abouti à créer des carrières complètes basées sur un unique objectif : celui de se maintenir coûte que coûte, ou pour les plus ambitieux, à chercher la marche suivante. L’échec est inenvisageable pour des personnes qui n’on jamais eu d’autre activité.

4. La communication a pris le pas sur le fond. Le court terme est recherché pour la satisfaction de l’image instantanée qui se répand sans fin dans un monde désormais réduit au champ vectoriel de la médiatisation. Le personnel politique entretient des relations de dépendance avec les journalistes, car on n’existe désormais que par le flux médiatique.

5. L’écart entre les hommes politiques d’il y a 50 ans et ceux d’aujourd’hui interpelle sur une évolution affaiblissant sans cesse la réflexion sur les grands enjeux de société, la qualité des débats, la vision d’avenir. Les gouvernements actuels sont essentiellement composés de personnes dont la pauvreté du discours analytique est patente.

Tous ces manquements peuvent être corrigés, car ils portent en eux-mêmes les réponses indispensables. Mais la structure de l’Etat est ainsi faite qu’elle participe à sa propre inertie la rendant incapable de se réformer. Si nous ne sortons pas de cette spirale au plus vite, la société est menacée d’effondrement. Certains envisagent une fin de régime. Mais l’absence d’alternative risque de conduire au chaos.