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Quand l’idée politique n’est que servitude…

On voudrait bien y croire… Mais la situation de la France ne changera pas avec les élections de 2017.

Le propre des partis politiques est de contenir l’offre à l’intérieur du cadre duquel ils procèdent. En d’autres termes, il serait vain d’attendre des programmes électoraux qu’ils abordent des questions qui sont frappées d’anathèmes doctrinaux ou écartées par le politiquement correct.

Une des spécificités de la France, est qu’elle demeure toujours sous l’emprise juridique et dogmatique de la Révolution de 1789. Bien heureusement se réjouiront les communistes ! Mais c’est ce qui précisément pose un problème fondamental. Entendons-nous bien ! Je ne suis pas en train de promouvoir le retour de la monarchie. Ce n’est pas la question. La Révolution de 1789 n’a pas aboli la royauté par principe, mais en conséquence d’un dogme construit ex nihilo durant les Lumières, et qui ne vaut que pour ce qu’il est. C’est la tabula rasa.

Il s’agit de poser l’idée que l’assemblée des députés peut (et même doit) élaborer l’ensemble des règles de la société sans aucune référence historique, sans tenir compte des us et coutumes d’un peuple que l’on entend faire sortir de force de ses habitudes et de la culture transmise. C’est la fameuse phrase de Rabaut de Saint Etienne : « L’ancienneté d’une loi ne prouve autre chose, sinon qu’elle est ancienne. On s’appuie de l’histoire ; mais l’histoire n’est pas notre code. Nous devons nous défier de la manie de prouver ce qui doit se faire par ce qui s’est fait, car c’est précisément de ce qui s’est fait que nous nous plaignons ».

Philosophiquement, on retrouve cette idée dans la définition que donne Kant de son « impératif catégorique ». Un peuple a certes besoin de règles intangibles, mais qui doivent être issues des principes définis par une philosophie érigée en un tout indépassable.

D’aucuns rétorqueront qu’il n’y avait que ce moyen pour sortir des règles de la monarchie. Tant que les ordres subsistaient, aucune véritable évolution ne pouvait advenir. Peut-être…

Toutefois, le raisonnement consistant à introduire de manière totémique une notion telle que celle de la liberté, et de s’en servir pour ensuite verrouiller toute question politique qui serait jugée contraire à la définition imposée de ladite liberté, aboutit au final à un système idéologique schizophrène.

Prenons un exemple. L’universalisme des Lumières entend donner à l’Homme un statut irréductible en lui conférant une liberté individuelle qui ne peut être atténuée que par le système judiciaire après un jugement équitable. L’idée est évidemment honorable et défendable. Mais comment alors justifier que l’on puisse s’en servir pour combattre (voire même persécuter) les individus qui entendent pratiquer leur religion ? Les Droits de l’Homme font référence à la liberté religieuse. Pourtant, depuis deux siècles, les pouvoirs publics ne cessent de vouloir « écraser la tête de l’Eglise » (la formule est de l’inénarrable Mélenchon). Qu’est-ce donc qu’une religion qui ne peut avoir aucune visibilité dans l’espace public ? Une liberté ? C’est en fait une manière commode d’extirper de la conscience individuelle l’idée même de transcendance. La liberté dont on se sert est alors l’arme du dogmatisme athée combattant les citoyens imbéciles qui croient encore à des fadaises…

A défaut pour l’Etat de laisser l’Eglise dispenser sa foi et ses dogmes librement, on a assisté à une dégringolade de la pratique religieuse et au développement de l’athéisme. C’était donc cela la grande vertu de la liberté ?

Pourtant, on est là en présence de deux conceptions du monde qui ne peuvent pas se convaincre l’une l’autre : Croire ou ne pas croire. Il n’y a aucune raison pour qu’un système idéologique qui énonce le principe de liberté, puisse ensuite prendre partie pour une des deux hypothèses.

La question islamiste a réactivé depuis peu le problème (car l’Eglise catholique a abdiqué depuis longtemps). Mais le traitement politique qui en est fait témoigne de l’impuissance manifeste de l’Etat, pris au piège des dogmes intouchables.

La théorie des Droits de l’Homme a rendu impossible le traitement de la question de l’immigration. Durant des décennies, il ne fallait pas parler du nombre d’immigrés (c’était du racisme), du communautarisme (c’était contraire à la notion de citoyen), de la délinquance (encore du racisme)… L’administration s’est abstenue de toute étude sociologique tendant à corréler des facteurs cause à des situations objectives. On a détourné la question par le discours des causes sociales des problèmes des banlieues…

Cela a abouti à la montée en puissance du Front National. Quant aux Français qui désespèrent dans certains quartiers, il n’est venu à l’idée de personne de leur demander comment ils vivaient leur formidable liberté des Lumières…

Parmi les questions interdites, il y en a une qui a un poids tout à fait considérable. C’est celle de la religion des immigrés. Depuis 40 ans, ceux qui entrent sont en effet très majoritairement musulmans. Or, cette religion n’a pas fait l’objet d’écrasement par l’Etat comme la religion catholique (interdiction des congrégations sous la Révolution, déportation de milliers de prêtres réfractaires au bagne de Cayenne, exécution sommaire… puis plus tard, interdiction de tout prosélytisme, de toute immixtion dans la sphère publique, loi de 1905 dépossédant l’Eglise de ses biens…).

Pour tout dire, le dogme de l’universalisme a conduit l’Etat a s’interdire de critiquer quoi que ce soit (le mode de vie de l’immigré, c’est sa liberté). On a préféré fermer les yeux sur les contradictions idéologiques entre le monde musulman et la conception de l’Etat… Une contradiction lourde de conséquences…

Car l’absence de contrôle des entrées, les régularisations massives de clandestins, le nombre d’étrangers devenu excessif dans de nombreux quartiers, leur absence d’intégration (autre dogme : la France ne devait pas imposer sa culture), le développement d’un communautarisme d’opposition au pays hôte, tout cela a saturé dans les faits et médiatiquement la conscience des Français et leur vie quotidienne. Le tout avec un système politique incapable de faire face à ses contradictions (gauche et droite).

L’apparition de l’islamisme arrive ainsi au pire moment qui soit. La question du voile, du burkini et de toute autre démonstration visuelle d’une pratique de l’Islam qui choque, n’aurait pas dû soulever de problème. Si l’immigration n’était pas aussi nombreuse et peu assimilée, si le personnel politique ne s’était pas laissé enfermé dans des dogmes contradictoires paralysants, le fait que quelques excentriques préférassent prendre leur bain de mer entièrement couvertes, aurait dû provoquer l’hilarité générale plutôt que l’indignation. Mais d’un épiphénomène sans conséquence (et relevant de la liberté individuelle), on en a fait un casus belli au titre même de la liberté ! Car il fallait évidemment que le discours dogmatique fût réactivé concernant les vertus de l’Etat à contraindre, fût-ce contre elles-mêmes les musulmanes à abandonner leur rites pour la laïcité jugée meilleure (mais au nom de quoi ?).

Voilà donc le fond même de l’incapacité de notre système politique à faire face aux questions de notre temps. A trop s’être arc-bouté sur des principes construits sans tenir compte de l’empirisme de l’Histoire et de la réalité de la culture du pays, nous ne sommes plus en mesure de poser les problèmes en termes objectifs. A défaut de pouvoir évoquer clairement le problème du nombre de musulmans en France, on préfère se scandaliser pour la servitude de ces pauvres femmes sous la burqa.

Mais la servitude réelle, c’est celle de ne pas pouvoir aborder les questions qui font problème par le mécanisme d’une idéologie qui encadre la réflexion… au nom de la liberté…

Et on retrouve ce système encadré pour toutes les questions de notre temps (économiques, sociales, culturelles, identitaires).

Or, je ne vois aucun des candidats potentiels ou déjà déclarés, prêts à aborder les grandes questions de notre société au travers d’une réflexion totalement libre. Tant que nous aurons une pensée serve, entretenue par une classe dirigeante ayant la même formation, et des lieux d’influence qui entretiennent le même pensée (et dont tant d’hommes et de femmes politiques font partie), rien ne pourra évoluer…

 

 

Les lassitudes idéologiques d’une vieille nation européenne

De déceptions en désillusions, les alternances politiques laissent de plus en plus perplexes une masse électorale encline à se détourner en quelques mois à peine de ceux qu’elle a portés aux nues par la magie du bulletin de vote. La prise de conscience de l’aspect très artificiel des programmes politiques et de leur inapplicabilité dans la pratique, crée un contexte négatif et pessimiste au sein d’une population déjà fragilisée par la crise et les mauvaises nouvelles économiques. La confiance dans la politique pour résoudre ces problèmes s’en trouve évidemment écornée gravement et la recherche d’alternatives extrêmes, fortement tentantes.

Les tensions internationales, toutes éloignées qu’elle peuvent être de la vie courante de l’immense majorité des Français, accentuent cependant un sentiment d’insécurité générale, relayée par les questions de la fongibilité de l’islam dans la société. Enfin, la question de notre identité nationale n’ayant jamais été clairement posée, la France apparaît de moins en moins capable de s’imposer sur la scène internationale.

Ces constats ne sont en rien inédits. Ils sont désormais repris comme des éléments incontournables de l’analyse politique et sociétale.

En revanche, l’analyse des causes est très loin du consensus. Car après avoir énoncé que les politiques n’étaient plus capables de proposer des projets de société structurants, les réflexes d’appartenance partisane resurgissent dès qu’il faut émettre un jugement sur l’origine des problèmes. Mais qu’il s’agisse du progressisme de gauche qui se perd par une fuite en avant dans l’idéologie de la destruction de la morale et du capitalisme, ou du libéralisme de droite qui se perd tout autant dans la fuite en avant d’une productivité indéfinie et sans autre but que l’accroissement de sa puissance, les diagnostics ne nous enseignent plus rien d’autre qu’une irréductible destruction de la richesse de l’homme au profit de son utilitarisme idéologique.

J’aimerais évoquer deux causes principales peu reprises par les médias mais qui m’apparaissent pourtant déterminantes.

  1. Une société a besoin de cadres normatifs clairement exprimés et assumés. Les déconstructions philosophiques du XXème siècle ont eu le tort de considérer que seul le relativisme avait une réalité. A trop vouloir s’attaquer aux idées en les soupçonnant d’avoir des souterrains inavouables, et en ayant abordé la société moderne par le regard nietzschéen de ce toujours plus sans fin et sans cause, nous avons oublié que la critique des idées… était aussi une idéologie. On ne peut agréger une population, la rendre collectivement cohérente et lui donner l’envie de participer à sa propre histoire tout en lui susurrant sans cesse que tout se vaut et que la société est une entrave à la liberté individuelle. Car on semble un peu vite oublier que sans la cohésion nationale, sans la structure étatique, 60 millions d’individus livrés à eux-mêmes dépériraient en quelques années.
  2. La seconde cause est pendante de la première. La France, comme tous les grands pays européens, depuis les traumatismes des deux conflits mondiaux, ne veut plus assumer de posture de combat avec les autres Etats. Cela est vrai sur le plan militaire mais aussi – et surtout – sur le plan idéologique et commercial. Les pays de la vieille Europe n’ont plus aucun goût pour l’affrontement. On rechigne à parler de guerre économique, on traîne des pieds à s’armer, on renonce à lutter contre les attaques industrielles des pays émergents… Mais une telle lassitude est aussi la marque des vaincus, de ceux qui renoncent à ce qu’ils sont et qui ne peuvent au final endiguer la déferlante des autres nations – Chine, pays émergents, USA… – persuadées, elles,  que tout est combat. Ne pas lutter, c’est aussi admettre qu’on n’a rien à défendre, que rien ne vaut la peine du  sacrifice. C’est en cela que l’absence d’identité claire redevient en surbrillance. Il faut croire en quelque chose pour accepter le sacrifice.

Il y a quelques jours, nous commémorions le 11 novembre 1918. Si la guerre s’était déroulée dans la France d’aujourd’hui, que serions-nous devenus ?

Sans une réelle refondation de la société autour de valeurs partagées et fortement structurées sur une identité qui n’oublie pas le passé, la France est un pays en voie de régression définitive.

Introduction à une recomposition sociétale

Alors que depuis des décennies, la France s’enlise dans une politique quasiment constante d’impuissance à réformer, d’incapacité à poser les questions de l’identité de la France autrement qu’en reprenant l’antienne des droits de l’homme, de course-poursuite des gouvernements derrière une mondialisation non contrôlée, d’une gabegie budgétaire indécente, d’une lente mais constante déclassification de la nation française, le personnel politique, lorsqu’il parvient à l’orée d’une nouvelle échéance électorale, croit encore possible – et tente d’imposer comme discours indépassable – le mythe de la promesse et le cantonnement politique dans sa sphère traditionnelle (redonner confiance, faire baisser le chômage, retrouver la croissance, rassembler les Français, résorber les inégalités…).

Pourtant, de multiples signes sont apparus depuis des années, et apparaissent encore qui contredisent une doxa de plus en plus inaudible :

– L’inexorable montée du Front National, d’élections en élections (je ne participe pas à sa diabolisation, mais je place sa progression comme une réponse populaire à la désarticulation du pays) ;

– L’échec de l’intégration des étrangers (qui se communautarisent en arrivant en France, plutôt que de désirer participer à la vie du pays) ;

– La perte identitaire d’un peuple qui n’a plus aucune fierté d’être français et éprouve même une gêne devant les symboles nationaux ;

– L’exil hors de France de plus en plus massif des jeunes diplômés ;

– Les résultats catastrophiques de l’enseignement, laissant chaque année des centaines de milliers de jeunes sans diplôme et dévalorisant la qualité des formations par la massification de la course aux titres ;

– L’affaiblissement de la voix de la France sur la scène internationale, en dépit de sa qualité de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU ;

– Le déclin inexorable de sa compétitivité économique et de son industrie ;

– La fiction maintenue d’un modèle social français (qui serait tellement supérieur à celui de tous les autres Etats du monde mais  que personne ne voudrait reprendre…).

A ces constats devenus ritournelle, il faut ajouter – ce qui est nouveau et donne le sens de l’ampleur de la situation – le discours de plus en plus clair et alarmant de nombreux intellectuels (philosophes, politologues, sociologues…) se relayant pour attirer l’attention sur les risques d’implosion voire de destruction violente de la société. Les exemples sont légion, même s’il faut admettre que les divergences  des courants de pensée dont se réclament ces intellectuels interdisent toute possibilité d’en agréger les theoria : Alain Finkielkraut, Pierre-André TaguieffRégis Debray, Alain Badiou,  Alain Minc, et quelques autres, récemment morts comme Jean Baudrillard. La mise en cause de la société dans ses fondements, dans ses représentations, dans son identité, et quelles qu’en fussent les causes pointées par la réflexion philosophique et sociologique, interpelle d’autant plus que l’on sait, depuis les Lumières, que les grands bouleversements sociétaux, le changement social, sont toujours précédés par une critique intellectuelle de la structure idéologique de la société.

Force est pourtant de constater qu’aucun impact sur le champ politique ne peut être relevé. Le personnel politique ne semble mû que par le calendrier électoral duquel il tient sa survie. C’est ainsi qu’à chaque échéance, il réinstaure la production du discours des temps nouveaux,  du « il faut faire » comme listage des réformes purement formelles à accomplir, sans jamais tenter une approche sous l’angle des grandes orientations sociétales. Et, une fois les élections remportées, avec la verve de l’oublieux, la nouvelle majorité se contente de pétition de principe, de justification des échecs et du « ça ira mieux demain ». C’est en définitive l’opposition qui, du fait de sa distanciation forcée avec le pouvoir, apparaît toujours comme ayant une vision plus juste de la réalité d’une société malade, mais qu’elle oubliera très vite lors de l’alternance suivante.

On aura évidemment bien compris que le système politique, essentiellement fait pour gratifier son personnel des privilèges du pouvoir et des honneurs, n’est pas en mesure de se soumettre au questionnement de sa propre perte et d’en tirer les conséquences. Les élites politiques n’ont d’existence qu’à travers les postes et les fonctions qu’ils convoitent à tour de rôle. Comment pourraient-ils accepter la disparition du système avant même d’y accéder ?

Mais si ce n’est pas des hommes politiques dont il faut attendre le sursaut, si ce n’est pas du système démocratique, électoral, institutionnel, dont il faut attendre la capacité de mise en oeuvre du questionnement philosophique de la société (cf le distingo entre démocratie formelle et démocratie réelle par Alain Badiou), alors de qui doit venir cette prise de conscience en action ? Qui doit initier ces débats ?

A dire vrai, notre société, dont on prétend qu’elle a investi le champ de la communication sans limite, n’est en rien contrainte par cette liberté de parole. Il est notable de constater que la production des opinions et sa diffusion à grande échelle, n’ont pas modifié la hiérarchie du discours légitime. Le flot ininterrompu des idées particulières s’auto-détruit par l’infinité de son volume, par l’indifférenciation qualitative. Certes, le pire côtoyant le meilleur, un filtre semble bien nécessaire. Le problème, c’est qu’il ne subsiste que les discours officiels, consensuels, pro-système, repris dans les grands médias acquis eux-aussi à la survie du système. Or ces discours sont précisément ceux qui se contentent le plus souvent de commenter la superstructure de la société, sans jamais en atteindre l’infrastructure, pour reprendre cette distinction marxiste essentiellement juste. On pourra cependant objecter que les auteurs et intellectuels cités supra, sont eux aussi médiatisés et ont un accès privilégié, en surbrillance, au champ de la communication. Sans doute ; mais ils sont le plus souvent isolés, réduits à n’être que leur propre représentant. Et le temps des grandes figures philosophiques des années 60-70 est bel et bien révolu. Personne ne semble en mesure de porter sa parole à un degré suffisant de légitimité pour obtenir une audience réellement décisive, faisant autorité. La relativisation de toute chose – autre élément fondamental pour comprendre la société d’aujourd’hui – interfère sans cesse dans la production des idées pour leur enlever leur valeur intrinsèque et les laisser dériver dans une contingence universelle.

Pourtant, le bon sens des peuples perçoit nettement le besoin de réflexion et de recul intellectuel pour penser la société, la restaurer et redonner une assise normative à la vie collective. Peut-être pour la première fois dans l’Histoire de l’homme, c’est du tout un chacun que vient cette intuition que nous ne pouvons pas nous passer d’une structure morale qui pose les barrières, explique le sens que la majorité du peuple entend donner à son existence. Etrangement, les élites intellectuelles ont perdu leurs prérogatives et leur légitimité propre. On doit désormais les solliciter.

A ce titre, je suis persuadé que les grandes questions qui fonderont notre devenir national devront faire l’objet de débats, de groupes de réflexion de type think-tank. Il faut forcer le trait, avoir de l’ambition, dépasser la contrainte du bruit de fond médiatique.

La France est une belle nation, qui a forgé son identité au cours de sa très longue histoire. Certains voudraient l’ignorer, considérer que la Révolution, en instaurant un système idéologique démocratique a mis fin à l’Histoire (voir en cela la théorie de Francis Fukuyama). Mais nous ne pouvons plus ignorer que les problèmes qui se posent à nous dans le temps présent, nécessitent des décisions et des choix qui ne pourront être pris qu’en ayant renoncé au préalable au sens commun et aux évidences.

Un tableau de la France en cette fin d’année 2013

Comme il est de coutume dans tous les médias, nous pouvons profiter de cette fin d’année 2013 pour tenter de dresser un tableau de la situation de la France. 

« Comme il est de coutume« , dis-je… surtout quand ça va mal, comme nous ne pouvons qu’en faire le constat amer. Car force est de reconnaître que nous n’avons que bien peu de raison de nous satisfaire de la situation. Les sondages comme les études d’opinions ne cessent en effet de montrer le pessimisme ambiant qui règne en France depuis plus d’un an et qui ne semblent pas vouloir considérer que l’année qui vient puisse être fondamentalement différente.

Sur le plan politique, il est presque inutile d’ajouter au déferlement de critiques dont le pouvoir exécutif est désormais la cible quotidienne. François Hollande n’est pas à la hauteur de la fonction. Il a été élu à la présidence de la République par une double négation. A la primaire du parti socialiste, c’est par défaut qu’il fut élu, en tant que ventre mou des différents courants internes au parti. Et contre Nicolas Sarkozy, victime d’un rejet de l’opinion non seulement de gauche mais aussi de la branche conservatrice de l’UMP, il n’eut qu’à réciter un bréviaire d’inaction en perspective d’une présidence normale. Comme je l’avais mentionné plusieurs fois antérieurement à la présidentielle de 2012, et notamment dans un article « Petite analyse de science politique« , François Hollande avait également un avantage important sur son rival : d’une présidentielle à l’autre, on distingue nettement à quel point l’opinion publique vote tel un balancier, une fois pour un homme (et un programme) réformateur, ambitieux, prêt à vouloir engager un combat pour faire bouger les lignes, puis la fois d’après, pour un candidat consensuel, « juste milieu » comme dirait Verlaine, prompt à calmer l’inflation réformiste. Après Nicolas Sarkozy, la bonhomie hollandaise ne pouvait que faire merveille…

Mais la question politique ne s’arrête pas, loin s’en faut, à un problème de casting. Car la gestion de la crise, les économies à réaliser, les trois millions de chômeurs, la déconfiture de l’industrie nationale… ne devaient surtout pas être traitées par les vieilles lunes de l’Etat omnipotent dont on sait aujourd’hui qu’il n’aura été qu’un gaspillage du trop plein des « trente glorieuses » ainsi que la résultante d’une gauche révolutionnaire (parti communiste et affidés) déçue de n’avoir pas réussi à convaincre l’URSS en 1945 de transporter en France le paradis communiste du bloc de l’Est en constitution, et qui s’est jetée à corps perdu dans une surenchère de la prise en charge individuelle comme préalable à la destruction de la société capitaliste.

Or, toute en rondeur quelle soit, la gauche de François Hollande, totalement étrangère à l’économie réelle – à l’image d’Arnaud Montebourg qui pensait pouvoir contrecarrer les fermetures d’entreprises par la rhétorique et la présence médiatique – croit encore que l’emploi subventionné des jeunes suffit à déguiser le chômage en sortie de crise, et ne veut pas admettre que seul le dégonflement d’une fonction publique hypertrophiée peut redonner à l’Etat la capacité d’action. Et encore entendons-nous bien : la capacité de l’Etat à agir ne peut se faire que par la négative, c’est à dire par des mesures de baisse massive des impositions du secteur productif, et surtout pas par des interventions directes de redistribution.

Sur le plan sociétal, la France a connu une période tout à fait inédite depuis de longues années. La loi sur le mariage des homosexuels a en effet donné lieu à un vaste mouvement dont les acteurs principaux ne sont que peu politisés (même si, convenons-en, la grande majorité était de sensibilité de droite), ne formant donc pas un bloc idéologique homogène, et qui ont pu mobiliser des centaines de milliers de manifestants plusieurs fois en quelque mois, sans pour autant que la loi fût ajournée. De part en d’autre de la ligne de fracture entre les tenants et les opposants, il est notable d’observer qu’aucun dialogue ne fut vraiment possible. Doctrine contre doctrine, idéologie contre idéologie, philosophie contre philosophie, le champ des idées fut investi mais ne trouva aucune possibilité de dialectique, c’est à dire d’un dépassement des deux oppositions. A la liberté et l’égalité des situations juridiques invoquées par les partisans de la loi, il fut opposé une certaine image de la famille traditionnelle et de la filiation par ceux qui la contestaient. Comment pouvait-on entrevoir l’aboutissement d’une telle rupture, sinon par le célèbre adage socialiste de 1981 récité par André Laignel « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires » ?

Sur le plan de la cohésion nationale, les clivages idéologiques sont de plus en plus difficiles à observer. A une bipolarisation artificielle de l’échiquier politique (qui rendait bien service lors de la formation des majorités électorales, mais qui n’a jamais correspondu à l’état des idées politiques en France), on assiste de plus en plus à un émiettement des idées qui se traduit par une pression interne aux deux grands partis politiques (UMP et PS) de plus en plus menacés de déformation centripète, et par des clivages à géométrie variable entre des tendances et des courants très minoritaires (centristes notamment) mais dont le rapprochement circonstanciel peut conduire à des minorités de blocage. Enfin, le Front National apparaît de plus en plus comme un aggloméré de sympathisants venus de tous les courants politiques et trouvant une sorte d’exutoire à un phénomène de ras-le-bol à la fois économique et identitaire.

Au total, nous avons un tableau profondément pessimiste de la France. Il n’y a guère de sujets qui puissent être motif de satisfaction. Mais, disons-le de suite : nous devons nous interdire de croire que le malaise est engendré par des décisions de court terme et qu’il suffirait d’un changement électoral pour retrouver un âge d’or vertueux. Les questions fussent-elles politiques qui sont ici posées, nécessitent une réflexion d’ensemble approfondie, dépassant les cadres actuels des références politiques et faisant fi des idéologies mêmes dominantes.

C’est une belle exigence que nous pouvons nous donner à nous-mêmes pour l’année qui vient… Engager une réflexion pour un avenir…