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Jean-Michel Lambert : Le juge était un homme

Que ce soit dit de suite : Jean-Michel Lambert était un ami proche. Et je peux ajouter avec beaucoup de certitudes qu’il faisait partie des amis que j’estimais le plus. Nous nous étions rencontrés il y a que quelques années, à l’occasion d’une conférence organisée par le club Rotary dans lequel j’étais membre. Il m’avait de suite touché par sa profonde intelligence et sa sensibilité. Sa courtoisie était sans limite et l’expression de ses sentiments à fleur de peau. Bien que son intervention ne portait pas sur l’affaire Villemin, on sentait qu’elle était présente en arrière-fond, tant dans l’auditoire que dans les arcanes de sa pensée.

Comme tout le monde, je n’avais pas, à cette époque, un a priori très favorable pour le juge Lambert. Comment en aurait-il été autrement ? Il n’y avait jamais eu la moindre voix discordante dans le concert des critiques du « petit juge ». L’unanimité à son encontre s’était établie étrangement comme la seule certitude dans cette affaire de l’assassinat du jeune Grégory, qui se caractérisait par un amas de conjectures et un enlisement général. En ce qui concerne le juge Lambert, c’était autrement clair. On tenait le coupable. C’est à croire qu’à défaut de l’assassin, il fallait une victime expiatoire, pour conjurer le mauvais œil sans doute présent dans les histoires sordides.

Certes, des erreurs furent bien commises, et Jean-Michel les déplorait. Il le dit encore dans la lettre qu’il a adressée à l’Est Républicain : « si j’ai parfois failli ». Je ne crois pas que son âge était réellement un handicap. A trente-deux ans, on est en mesure de prendre ses responsabilités, même lorsqu’elles sont lourdes et exigeantes. En revanche, depuis cinq ans qu’il exerçait alors la fonction de juge d’instruction, c’était la première fois que son travail était médiatisé.

Il n’est pas de mon propos de refaire l’historique du dossier, à charge ou à décharge. Jean-Michel était quelqu’un d’une intelligence profonde, d’une culture étendue et d’une épaisseur humaine évidente pour quiconque avait la chance de le côtoyer. C’est là mon essentiel aujourd’hui. Et c’est précisément son immense humanité qui l’a fait se meurtrir pour cette affaire dans laquelle il était mis en cause moralement.

C’est très exactement là où je veux en venir. Car il faut bien comprendre l’épouvantable ignominie dans laquelle Jean-Michel fut maintenu sa vie durant. On a là, en effet, une situation que je crois assez inédite, dans notre société. La vie moderne impose de plus en plus rigoureusement des régimes de responsabilité. On n’en finit plus de mettre en cause pénalement les uns et les autres, dès qu’un peu de pouvoir leur est attaché, car il faut trouver des coupables quand quelque chose dérape. Les chirurgiens, les architectes, les chefs d’entreprise, les élus, les techniciens, les artisans… la liste est infinie, comme le désir de transformer en pactole financier le statut de victime (que certains finissent même par s’inventer tant il devient enviable).

Mais les incriminations, qu’elles se terminent en classement sans suite, en non-lieu ou en condamnation, trouvent systématiquement une conclusion pour le « coupable ». Quand la peine est purgée, le droit positif interdit à quiconque de prétexter une ancienne condamnation pour montrer du doigt l’ancien accusé ou pour le discriminer à l’embauche.

Pour Jean-Michel Lambert, alors qu’il n’a jamais fait l’objet d’une mise en cause sévère par sa hiérarchie (sinon, il aurait pu être destitué), puisqu’il fut simplement déplacé et que probablement sa carrière en a été ralentie, il ne bénéficia pas du droit à l’oubli. Les décennies passèrent, l’affaire Grégory n’avançait pas, les juges et les enquêteurs se succédaient, mais un retour systématique au début de l’enquête et aux défaillances qui y étaient associées s’étalait dans la presse, à chaque nouvel élément de procédure – souvent stérile – engendré probablement davantage par un souci d’éviter la prescription que par une piste réellement sérieuse.

Dès lors, voici un homme qui devra porter sa vie durant (32 ans, excusez du peu), pendant toute sa carrière de magistrat, et dont la mise à la retraite ne fut en rien – comme pour tout un chacun – le moment où une page se tourne, une charge morale écrasante. Car Jean-Michel avait une morale, et elle était exigeante. Loin de dissocier les affaires professionnelles de sa vie privée, il ne put jamais réellement tourner la page de ce qui l’a hanté probablement le plus : la mort de Bernard Laroche.

Se rend-on compte de la portée de ce que Jean-Michel écrit à l’Est Républicain, évoquant que ce qu’il redoute, c’est d’être une nouvelle fois mis en cause ? « Je n’ai plus la force de me battre, j’ai accompli mon destin ». La violence et l’inhumanité de ce qu’il ressentait n’a aucune justification. Je le répète, un meurtrier est absous après avoir payé. Un chirurgien qui a tué son patient lors d’une opération l’est tout autant, après une procédure et le dédommagement des assurances. Mais pour Jean-Michel, il n’y eut rien d’autre que la béance d’une faute qui devint consubstantielle à sa personne.

Quelle est la cause de tout cela ? La médiatisation. On baigne dedans, elle est érigée en vertu démocratique, en liberté de parole sacralisée, et en réussite absolue pour celui qui bénéficie de sa bienveillance sacramentelle. Mais malheur à celui qui en est victime, qui n’a pas su la maîtriser, ou qui a cru pouvoir s’en servir. Car elle dévore, cloue au pilori, assène ses vérités dans un déversoir sans fin, au gré de la toute puissance des journalistes, tous ceux qu’elle considère comme fautif.

Jean-Michel, tel Icare, s’est brûlé les ailes pour avoir cru qu’il devait répondre voici plus de trente ans aux sollicitations des médias, qu’il pouvait user de cette voie pour une affaire hors norme. L’engrenage s’est alors mis en place. On ne lui pardonna plus rien.

« De combien d’injustices suis-je coupable ? » se demandait-il dans son précédent ouvrage, analysant son métier de juge et décrivant les arcanes et les défaillances de la justice française. Mais qui donc posera la dernière question, celle de l’injustice dont il fut victime ?

In memoriam.

Le rejet des politiques de gestion sans envergure

Sans préjuger des résultats du second tour de la primaire de gauche, mais en relevant simplement que les perspectives de Benoît Hamon sont assez positives, une première leçon peut être tirée du portrait type des candidats à l’élection présidentielle.

Il apparaît en effet que le corps électoral français – et sans doute est-il envisageable d’étendre ce constat à un certain nombres de pays occidentaux – cherche à promouvoir des politiques ayant un support doctrinal affirmé. Les Français sentent, sans doute confusément au regard de l’éparpillement des convictions, qu’il convient de demander aux gouvernants un peu plus d’engagement que la gestion des affaires courantes en réclame. Les propos que l’on entend parfois tels que « la mondialisation est inévitable », « la politique doit s’adapter », « on a tout essayé », « ce n’est pas de notre faute, c’est l’Union européenne »… ainsi que le pragmatisme dont font preuve tous les gouvernants qui passent (mais qui préfèrent le mot de « réalisme » pour se justifier), ne sont plus audibles.

L’absence de conviction de François Hollande (alors qu’il fut un pourfendeur idéologique en nommant ses ennemis durant la campagne de 2012), l’attitude de Manuel Valls gérant les affaires courantes sans idées directrices, au gré des circonstances et de la marche du monde, la déception créée par le peu de résultats du bilan de Nicolas Sarkozy, lui aussi très en verve pour les joutes électorales mais finalement renonçant aux réformes de fond, offrent un tableau de dix années d’immobilisme et de défaite de la pensée.

Or, les électeurs se souviennent de tout et ne supportent plus l’incapacité de nos dirigeants à maintenir un cap, appuyé sur des idées fortes. Le consensus mou, la gestion à la petite semaine ne sont pas à la hauteur des enjeux. C’est l’élément encourageant qui ressort de ce constat. Car il est encourageant de considérer que les Français réclament des idées s’incarnant dans leur histoire. La somnolence engendrée par la ritournelle des aveux d’impuissance a porté la France dans un état réellement inquiétant.

Certes, toutes les idées – contrairement à ce qui est prétendu – ne se valent pas. Il n’y a pas qu’une affaire d’opinion dans les choix politiques profonds qui engagent une nation de l’importance de la France. Mais, je ne veux y voir dans un premier temps – dans cette tendance du peuple à réclamer des politiques structurées par des grandes orientations sociétales – qu’une belle affirmation qu’on ne peut pas continuer à ignorer que fondamentalement, le choix politique n’est pas un choix de gestion, mais une option à dimension philosophique.

Les idées développées par Benoît Hamon sont nettement étrangères à la notion de « réalisme politique » que promet Manuel Valls pour justifier le quinquennat irréaliste auquel nous avons été confronté. Le revenu universel, à lui seul est une option qui est très fortement connotée (et je le redis, mon propos n’est pas ici de débattre de ces idées).

François Fillon a développé un programme qui est dit de rupture, ce qui n’est pas, en l’occurrence, un terme galvaudé. Il a mis en avant sa foi chrétienne, ce qui est inédit dans l’histoire politique de la Vème République, et même antérieurement.

Emmanuel Macron ne cesse de répéter qu’il est contre le système. Sa présence à elle seule, sans l’appui d’un parti, en refusant toute entente avec le PS ou les Républicains, ses propos eux aussi de rupture, sa personnalité, lui donnent au moins en apparence l’image d’un changement potentiel radical dans le paysage politique.

Marine Le Pen représente bien évidemment l’archétype du positionnement politique structuré par des principes fondamentaux.

En regard de ces quatre figures, les Français ont aussi considéré qu’ils ne voulaient pas d’un second mandat de François Hollande, qu’ils ne voulaient pas non plus d’un retour de Nicolas Sarkozy (dont je répète qu’il faut distinguer le discours des actes), pas plus que de celui d’Alain Juppé, emblématique de la politique du juste milieu.

La marche du monde est une source d’inquiétude forte pour les nations occidentales. L’essentiel des principes qui sous-tendent les décisions politiques et qui constituent la matrice de la vie des peuples, repose sur le libéralisme économique. Débarrassé de toute autre dimension, le dogme libéral réclame toujours moins de valeurs normatives qui sont des freins au consumérisme décomplexé. Or, la vie des hommes ne peut se résumer à la seule consommation qui tiendrait lieu de principe moral et à l’épuisement de l’être dans le paraître.

Mieux vaut encore des idées contestables qui animent les débats et permettent la contradiction, que l’absence de toute idée qui annihile la grandeur de l’homme.

 

La double légitimité des « stars » : Idées de gauche et paillettes…

Des « personnalités » disent « stop au Hollande-bashing » (JDD du 19/11/2016)

Voici un exemple notable de confusion des esprits :
Des artistes, sportifs, personnalités diverses etc… nous gratifient d’une « déclaration » s’indignant contre le « Hollande-bashing ».
Mais que représentent ces gens ? Leur déclaration bénéficie de la super-médiatisation due à leur starisation. Est-ce-là leur légitimité ? Est-ce intéressant et intellectuellement pertinent de savoir que Juliette Binoche ou Catherine Deneuve, ou encore Agnès B défend le bilan de François Hollande ?
La déclaration énumère les prétendues victoires du quinquennat et décrète ex abrupto que François Hollande a une stature d’homme d’Etat. Mais à chaque énumération, il est possible de considérer qu’il ne s’agit pas là d’une réussite mais au contraire d’une erreur (comme les créations de poste dans l’Education Nationale) et qu’en fait de stature, on est en droit d’être circonspect.
Mais voilà… la société dans laquelle nous sommes est désormais envahie par la superficialité et la légitimité à paillettes… Eh bien, pour ma part, je considère que cette question est plus importante que celle du cantonnement du déficit budgétaire, de l’âge de la retraite ou du mariage des homosexuels. Pourtant, elle ne sera pas dans les programmes des candidats de 2017…

L’avenir étant toujours devant nous, il est temps de reprendre le fil de nos réflexions…

Après plus d’un an de silence, je reprends le fil de mes publications. Les articles qui seront publiés à compter d’aujourd’hui continueront d’être dans la droite ligne éditoriale de ce site, à savoir une prédominance de la réflexion politique et philosophique. Il ne s’agit donc pas d’un commentaire de l’actualité de style journalistique mais bien d’une prise de distance face aux événements et aux évolutions du monde. Je resterai évidemment toujours attentif à toutes les remarques que mes lecteurs pourront formuler et aux débats que nous pourrons engager ensemble.

Merci à ceux qui sont restés fidèles durant cette longue coupure, et bienvenue à ceux qui nous rejoignent…

 

La liberté d’expression… un droit pour soi, ou une arme à sens unique contre les autres ?

L’attentat contre Charlie Hebdo a fait se lever un fort courant de sympathie pour les victimes d’un terrorisme totalement abject. Ce n’est que justice, et il est inacceptable d’entendre ici ou là des commentaires tendant à justifier de tels actes. Le mouvement populaire qui s’en suivit peut être interprété de manière optimiste, comme étant le resserrement d’un peuple autour de valeurs communes, de principes supérieurs. Le Gouvernement n’a pas tardé également à réagir avec un discours énergique, volontaire, saturant l’espace médiatique d’envolées lyriques et de bonnes intentions. Et l’Assemblée nationale s’est fendue d’une Marseillaise improvisée par des députés bravaches…

Le tout à l’avenant, dans une communion quasi unanimiste et un discours entendu.

Malheureusement, je crains qu’au final, rien de l’essentiel ne fut dit.

Je ne reviendrai pas sur la dimension « terroriste » des attentats. La condamnation la plus absolue et la réaction la plus implacable sont les seules réponses adéquates. J’ose espérer que les bonnes intentions ne resteront pas lettre morte, car ce serait un appel d’air pour de futurs candidats abrutis par leur idéologie mortifère.

Ce qui me semble en revanche devoir faire l’objet de réflexions approfondies, c’est précisément ce qui n’en donna pas lieu, comme suite à un processus utilisé en surabondance par nos sociétés modernes, et que j’appellerai « les évidences doctrinaires ». Il s’agit de la « liberté d’expression »…

Oh ! Je mesure toute l’audace dont je fais preuve en écrivant sur ce sujet ! Car, à part s’en prévaloir comme d’un totem, je n’ai rien entendu qui fût véritablement pensé… On se contente de l’invoquer avec la déférence qui sied d’avoir pour le normatif sacralisé…

La liberté d’expression est une conquête de la Révolution de 1789. Elle fut la déclinaison d’un corpus de libertés substitué à un système d’ordres et de structures dont la monarchie ne parvenait pas à se défaire, à l’inverse de ce que la Couronne britannique avait déjà réalisé.

L’expression libre des idées, ainsi  que le fait de pouvoir manifester son opposition ou ses critiques face à des décisions ou des orientations politiques, nous parait aujourd’hui aller de soi. Nous sommes attachés à la liberté de la presse, vecteur indispensable des opinions. Nous pouvons écrire et être lus, même si, avec Internet, ce peut être des inepties définitives…

Cette capacité à émettre une opinion est devenue consubstantielle des sociétés modernes. Et c’est évidemment une bonne chose.

Il y a cependant un paramètre que nous omettons souvent de préciser lorsque nous louons les principes de liberté. C’est qu’ils n’ont pas été exempts d’arrières pensées lorsqu’ils furent gravés dans le marbre des institutions. Beaucoup plus que par désir de donner des droits au plus grand nombre, ils furent une arme tournée contre des systèmes de pensée et contre la religion catholique, non pour en disputer contradictoirement les principes, mais pour en détruire leur fondement. Il ne s’est donc pas agi notamment de contester l’universalisme religieux certes largement omnipotent à cette époque, mais de chercher à saper l’idée religieuse en imposant la libre pensée comme la seule expression la plus aboutie… de la liberté.

A trop vouloir contester les principes monarchiques et l’emprise de la religion catholique sur la société, les révolutionnaires ont remplacé mutatis mutandis les dogmes de la foi par les dogmes de l’irrévérence religieuse. Est-ce là clairement l’expression d’une liberté en tant que telle ? Non, car il s’en suivit une atteinte systématique à la liberté religieuse, que le principe de laïcité a tenté vainement de camoufler au fil des décennies. Lentement, la société a laissé se développer l’idée que la foi n’était qu’une survivance quasi anachronique, que son expression devait disparaître de l’espace public, que les croyants devaient se faire discrets… La loi de 1905 est à cet égard le dernier coup de boutoir pour reléguer l’Eglise dans un statut de simple tolérance.

Privée de canaux de communication, l’Eglise ne put bénéficier des mêmes libertés d’expression que ceux qui se sont faits les chantres de l’irréligion. On lui interdit toute immixtion dans le champ du politique, tout en continuant de se moquer de tout ce qui la constitue (sa hiérarchie, ses fidèles, sa foi…).

Mais où est donc la liberté dans le fait de se moquer de la foi d’autrui ? Quel apport dans l’échange des idées que d’insulter ceux qui croient ? Aucun, bien évidemment. Ce n’est pas une réflexion qui est menée, c’est une posture idéologique de haine vis à vis du principe religieux. Car insulter par la moquerie est une forme de haine, qu’on le veuille ou pas. C’est la haine de ceux qui prétendent être suffisamment éclairés pour fouler du pied « l’obscurantisme religieux »…

Que se passerait-il si l’Eglise tenait un discours parallèle aux attaques dont elle est victime ? Si elle utilisait les capitaux d’investisseurs pour abreuver d’insultes, par titres de presse  interposés une société païenne misérable ? Ou si elle traitait le président de la République avec les termes dont se sert Charlie Hebdo pour ridiculiser le pape (représenté, par exemple avec une plume dans les fesses) ? Les cris d’orfraie ne manqueraient pas ! 

Les catholiques de France ont tant été victimes de cette violence dogmatique qu’ils en sont venus à ne plus oser avouer leur foi en public. La vraie raison de la forte baisse du nombre de croyants n’est autre que l’implacable dévalorisation de l’idée même de la croyance en Dieu. En d’autres termes, la seule liberté valorisée fut de professer son dégoût du religieux. Cela porte un nom : le sectarisme.

Or, quoi de plus contraire au vrai principe de liberté que d’écraser de mépris ceux qui confessent leur foi comme une explication des mystères de la vie ?

Charlie Hebdo est évidemment l’archétype même de cette posture dogmatique. La moquerie sous couvert de liberté, des dessins vulgaires et hostiles n’apportent strictement rien à une réflexion libre. Que chacun, en conscience ait une image positive ou négative de la religion est le fondement de la liberté de conscience. Son expression violente et publique est une attaque gratuite très discutable.

Après avoir passé des années à cracher sur l’Eglise, voici désormais que la religion musulmane est visée par l’hebdomadaire, sans cause, non pas pour contrecarrer un prosélytisme qui serait jugé déplacé (ce qui, le cas échéant, pourrait conduire à une telle réaction) , mais simplement pour affirmer en substance que toute idées religieuse est à détruire, par tout moyen, et en particulier par… la liberté d’expression… Les islamistes sont certes visés, mais c’est un prétexte, car caricaturer Mahomet emporte une attitude dogmatique d’irréligion et non de réaction vis à vis d’une intolérance religieuse.

Exposer des points de vue athées, argumenter dans le sens d’un refus de toute transcendance est un droit tout à fait évident. Mais l’ironie et le mépris ne sont en rien de ce droit.

Lorsque la liberté cesse d’être un droit pour débattre, pour affirmer son point de vue, pour réagir face à un pouvoir contestable… pour devenir le paravent d’une idéologie, en s’accaparant le principe de liberté d’expression… et en insultant autrui dans son intimité, on est en droit de s’élever contre une oppression d’autant plus méprisable qu’elle se cache derrière les termes de liberté…

Alors, en cette occurrence, vous me permettrez de conclure simplement : « Je ne suis pas Charlie ».

Pourquoi je n’irai pas à « la marche républicaine »

Le drame des attentats contre Charlie Hebdo et contre le supermarché casher de la porte de Vincennes révolte la conscience. L’indignation qui en résulte est bien légitime. Que resterait-il d’humanité en nous, si nous n’éprouvions pas de répugnance face à un tel déferlement d’horreur ?

Il n’y a donc a priori que de bonnes raisons pour avoir envie d’extérioriser sur la place publique notre compassion devant l’abject et notre résolution à ne pas se résigner.

Sans doute. Pourtant, dans cette communion nationale, quelque chose n’est pas clair.

C’est dans l’arrière fond, dans les souterrains nietzschéens, dans le ressort idéologique souvent inconscient, dans la superstucture marxiste, que la légitimation se trouble jusqu’à s’opacifier. Plusieurs points, à cet égard méritent d’être évoqués.

  • L’attentat contre Charlie Hebdo évoque, certes, une atteinte à la liberté d’expression. Mais, n’est-ce pas avant tout des meurtres dont il s’agit ? Est-ce que l’assassinant de douze personnes n’est pas un motif suffisant pour susciter de l’émotion, pour que l’essentiel des réactions porte sur le seul rapport à la liberté ? L’indignation qui se cristallise dans la sphère médiatique comme dans l’opinion s’est trouvée un slogan : « Je suis Charlie »… Comme si l’atteinte à un média était plus importante que les victimes. Peut-on croire que ces dernières se définissaient davantage comme caricaturistes que comme être humain ? Au vrai, il importe peu que le ressort de l’attentat fut une vengeance contre les idées véhiculées par l’hebdomadaire. Lorsqu’un mari tue sa femme par jalousie, cela reste un drame domestique, et non une atteinte à la femme en général. La confusion présente n’est cependant pas anodine.
  • L’arrivée massive du personnel politique dans ces mouvements publics me laisse perplexe. La sécurité publique est de moins en moins assurée… alors qu’elle est dévolue tout entière à l’Etat. Il y a là un échec déplorable des politiques et des services administratifs de renseignements (voir article). Avons-nous pour autant entendu un mea culpa ? Absolument pas. François Hollande a entrepris, depuis les voeux du Nouvel An, de nous dire quelle attitude les Français doivent avoir devant la crise et les difficultés (en restant optimistes), et désormais devant les attentats (en restant debout)… mais en oubliant qu’il est entièrement responsable, comme tout le personnel politique.
  • L’islamisme est un fléau mondial. Mais comment ne pas voir qu’il s’est propagé en France dans les banlieues, dans les écoles, dans les prisons, dans les mosquées, au coeur même de la nation, et que des imams fanatisés déversent tous les jours dans leurs prêches le fiel contre la France et ses institutions ? Notre pays, par l’abdication de son identité, la création des banlieues, le renoncement à légiférer sur l’immigration inassimilable, a favorisé l’émergence et la propagation de ces dérives. Comment alors situer « la marche républicaine » dans ce fatras de responsabilités et d’échecs ?
  • « La marche contre la terreur et pour la liberté »… C’est un slogan extrêmement fort… comme les affectionnent tant les thuriféraires droit de l’hommistes… Soit. Mais on entend aussi dans le déversoir médiatique les éléments de langage du politiquement correct : « Attention aux amalgames… Il n’y a qu’une poignée de déviants fanatisés. Surtout ne pas généraliser… » C’est entendu. J’aurais alors besoin que l’on m’explique comment peut-on se mobiliser par millions pour un fait accompli ayant une si faible base militante. Si il est vrai que c’est une poignée de fanatiques qui est en cause, leurs crimes s’apparentent à du droit commun. Je ne vois guère comment la société pourrait se sentir menacée… Cette contradiction est essentielle.
  • Ainsi donc, au regard des différences de traitement de certains faits, nous pouvons les hiérarchiser ainsi : Manifestement, tuer des caricaturistes est un drame national qui mobilise la population. En revanche, les trois enfants juifs que Mohamed Merah a tués (et les sept personnes au total)… méritent certes, un traitement particulier, mais pas la grande communion dans la rue.

« La marche républicaine », les slogans et les émotions médiatiques ont en réalité une seule vertu : Ils permettent d’agréger une population privée de tout repère normatif que la société post-moderne ne peut plus proposer. Ils créent le réflexe de protection de la société en danger. Ils nous confortent dans l’idée que nous avons à sauver notre modèle. On se gargarise des peurs fantasmées pour resserrer les rangs. Nous sommes en pleine auto-fabrication du mythe.

Mais le mythe est écorné. Car de modèle, il n’y en a pas. Et nous ne pourrons pas encore longtemps nous contenter des quelques expressions politiques éculées en guise de valeurs. La société se perd non à cause de ses ennemis, mais à défaut d’exister dans le champ de la représentation symbolique normative et culturelle. Elle n’est qu’une coquille vide parée des vertus de la République…

 

En complément, voici deux articles éloquents en cette occurrence : 

Philippe Bilger : Pourquoi je ne participe pas à «la marche républicaine» (Le Figaro 11 janvier)

– Jean-Pierre Le Goff : «Le désir d’union ne doit pas nous empêcher d’affronter la réalité» (Le Figaro du 10 janvier)

L’islamisme doit être éradiqué du monde occidental.

L’Etat islamique qualifie de «héros» les auteurs de la tuerie contre Charlie Hebdo (Article paru dans le Figaro du 8 janvier 2015)

Qu’on le veuille ou non, la lutte contre l’islamisme est une guerre. Sans doute différente des conflits entre Etats, mais c’est par les armes qu’elle se résoudra. La massification du terrorisme et son expansion dans de nombreux pays, son caractère de plus en plus radical et les méthodes de guerre utilisées, sont les arguments plaidant pour une intervention internationale d’éradication.
Et comme en 1914, comme également dans les années 30, le pacifisme et la modération seront les armes de notre faiblesse. Agir vite et sans faille, pour que la peur change de camp est la seule voie possible pour le monde occidental.
Les idéologies mortifères ne sont pas contestables par la raison. Lutter contre des individus qui pensent que le sacrifice humain les valorise et qui sont assujettis à un endoctrinement sectaire violent, nécessite une réponse appropriée, comme ultima ratio.

Où l’on a les mythes que l’on mérite…

Manifestement, la société a conservé intacts ses besoins de mythe.

La France célèbre en grande pompe les 40 ans de la légalisation de l’avortement.

Je n’entrerai pas dans le débat du « pour ou contre » car ce n’est pas là mon propos. Je voudrais juste préciser ce que m’inspirent ces célébrations et leur cohorte de propos hyperboliques.

La légalisation de l’avortement fut portée, on le sait, par Simone Veil. Or, à aucun moment durant les débats à l’assemblée et lors de ses interviews, elle n’eut les mots de « grande conquête » ou de « loi majeure du XXème siècle ». Au contraire, elle eut toujours à coeur de rappeler que l’avortement est et restera dramatique.

Aujourd’hui, les propos dithyrambiques et les panégyriques me paraissent totalement déplacés et relever de ces fantasmes sociétaux auto-alimentés par une sphère politique inapte à proposer un projet de société et par une logorrhée médiatique toujours dans la surenchère.

Certes, cette loi est importante. Quel que soit le point de vue que l’on puisse en avoir, il y a un avant et un après dans un tel dispositif, une rupture dans l’ordre des choses, un moment de basculement. Mais y avait-il besoin de pratiquer de telles surenchères verbales pour commémorer les 40 ans de la loi ? Fallait-il que l’Assemblée nationale se gargarisât en prétendant que l’avortement doit être inséré dans la loi fondamentale ? Et que dire de ces propos entendus sur les ondes comme des litanies : « Loi la plus importante du XXème siècle » ? Ah oui, vraiment ? Permettre aux femmes de mettre fin à une grossesse non voulue est plus important que la réglementation sur le travail des enfants ? Plus important que l’instauration de la Sécurité sociale ? Plus important également que l’acquisition par les femmes de leur capacité politique et juridique ?

Mais quelle est donc cette société qui peut ainsi s’inventer de telles illusions intellectuelles ? Qu’est ce qui peut pousser le progressisme à forcer sans cesse le trait du pathos dès qu’il s’agit de faire la promotion d’une « avancée sociale » conquise sur une attitude conservatrice jugée systématiquement et ex ante odieuse ?

Cela s’apparente à de la manipulation mentale.

Les lassitudes idéologiques d’une vieille nation européenne

De déceptions en désillusions, les alternances politiques laissent de plus en plus perplexes une masse électorale encline à se détourner en quelques mois à peine de ceux qu’elle a portés aux nues par la magie du bulletin de vote. La prise de conscience de l’aspect très artificiel des programmes politiques et de leur inapplicabilité dans la pratique, crée un contexte négatif et pessimiste au sein d’une population déjà fragilisée par la crise et les mauvaises nouvelles économiques. La confiance dans la politique pour résoudre ces problèmes s’en trouve évidemment écornée gravement et la recherche d’alternatives extrêmes, fortement tentantes.

Les tensions internationales, toutes éloignées qu’elle peuvent être de la vie courante de l’immense majorité des Français, accentuent cependant un sentiment d’insécurité générale, relayée par les questions de la fongibilité de l’islam dans la société. Enfin, la question de notre identité nationale n’ayant jamais été clairement posée, la France apparaît de moins en moins capable de s’imposer sur la scène internationale.

Ces constats ne sont en rien inédits. Ils sont désormais repris comme des éléments incontournables de l’analyse politique et sociétale.

En revanche, l’analyse des causes est très loin du consensus. Car après avoir énoncé que les politiques n’étaient plus capables de proposer des projets de société structurants, les réflexes d’appartenance partisane resurgissent dès qu’il faut émettre un jugement sur l’origine des problèmes. Mais qu’il s’agisse du progressisme de gauche qui se perd par une fuite en avant dans l’idéologie de la destruction de la morale et du capitalisme, ou du libéralisme de droite qui se perd tout autant dans la fuite en avant d’une productivité indéfinie et sans autre but que l’accroissement de sa puissance, les diagnostics ne nous enseignent plus rien d’autre qu’une irréductible destruction de la richesse de l’homme au profit de son utilitarisme idéologique.

J’aimerais évoquer deux causes principales peu reprises par les médias mais qui m’apparaissent pourtant déterminantes.

  1. Une société a besoin de cadres normatifs clairement exprimés et assumés. Les déconstructions philosophiques du XXème siècle ont eu le tort de considérer que seul le relativisme avait une réalité. A trop vouloir s’attaquer aux idées en les soupçonnant d’avoir des souterrains inavouables, et en ayant abordé la société moderne par le regard nietzschéen de ce toujours plus sans fin et sans cause, nous avons oublié que la critique des idées… était aussi une idéologie. On ne peut agréger une population, la rendre collectivement cohérente et lui donner l’envie de participer à sa propre histoire tout en lui susurrant sans cesse que tout se vaut et que la société est une entrave à la liberté individuelle. Car on semble un peu vite oublier que sans la cohésion nationale, sans la structure étatique, 60 millions d’individus livrés à eux-mêmes dépériraient en quelques années.
  2. La seconde cause est pendante de la première. La France, comme tous les grands pays européens, depuis les traumatismes des deux conflits mondiaux, ne veut plus assumer de posture de combat avec les autres Etats. Cela est vrai sur le plan militaire mais aussi – et surtout – sur le plan idéologique et commercial. Les pays de la vieille Europe n’ont plus aucun goût pour l’affrontement. On rechigne à parler de guerre économique, on traîne des pieds à s’armer, on renonce à lutter contre les attaques industrielles des pays émergents… Mais une telle lassitude est aussi la marque des vaincus, de ceux qui renoncent à ce qu’ils sont et qui ne peuvent au final endiguer la déferlante des autres nations – Chine, pays émergents, USA… – persuadées, elles,  que tout est combat. Ne pas lutter, c’est aussi admettre qu’on n’a rien à défendre, que rien ne vaut la peine du  sacrifice. C’est en cela que l’absence d’identité claire redevient en surbrillance. Il faut croire en quelque chose pour accepter le sacrifice.

Il y a quelques jours, nous commémorions le 11 novembre 1918. Si la guerre s’était déroulée dans la France d’aujourd’hui, que serions-nous devenus ?

Sans une réelle refondation de la société autour de valeurs partagées et fortement structurées sur une identité qui n’oublie pas le passé, la France est un pays en voie de régression définitive.

Un personnel politique sous influence et sans lien avec la société

Il ne se passe quasiment plus un mois sans qu’une nouvelle affaire politique n’éclate. Celle concernant François Fillon et Jean-Pierre Jouyet témoigne du niveau délétère atteint par le système politico-institutionnel actuel.

Ce site n’ayant pas de vocation politicienne, je ne fais que rarement de commentaires sur une actualité largement relayée par les médias.

Toutefois, on ne peut pas passer indéfiniment sous silence l’extrême fragilisation de l’Etat qui résulte de ces affaires en cascades. Elles doivent nous inviter à considérer le système de gouvernance de notre pays comme irrémédiablement atteint par un mal résultant d’une dérive sociétale mortifère. Plusieurs éléments peuvent en effet être mis en avant à cet égard :

1. Le personnel politique n’a plus aucun sens de l’Etat. Ses compromis systématiques avec les médias l’ont affaibli au point d’apparaître de plus en plus comme sous influence. Majorité comme opposition se composent d’individualités dépourvues de tout esprit d’abnégation devant la charge qui incombe lorsque l’on exerce le pouvoir.

2. Les luttes intestines des hommes d’Etat ne datent pas d’hier, certes. L’Histoire nous montre qu’à toutes les époques, les enjeux de pouvoir ont occupé les grands personnages et leur ont souvent fait prendre des décisions néfastes pour l’intérêt général. Mais le système actuel, en généralisant la compétition au sein d’une classe politique surabondante, dépourvue la plupart du temps de toute morale et agissant exclusivement sous la pression du calendrier électoral, a érigé comme norme indépassable une guerre de conquête totalement déconnectée des enjeux du service de l’Etat.

3. La classe politique est composée d’individus n’ayant plus aucun contact – ou ne l’ayant jamais eu – avec la société civile. On a fabriqué des professionnels de la politique grâce au cumul des mandats et aux réélections sans fin. Cela a abouti à créer des carrières complètes basées sur un unique objectif : celui de se maintenir coûte que coûte, ou pour les plus ambitieux, à chercher la marche suivante. L’échec est inenvisageable pour des personnes qui n’on jamais eu d’autre activité.

4. La communication a pris le pas sur le fond. Le court terme est recherché pour la satisfaction de l’image instantanée qui se répand sans fin dans un monde désormais réduit au champ vectoriel de la médiatisation. Le personnel politique entretient des relations de dépendance avec les journalistes, car on n’existe désormais que par le flux médiatique.

5. L’écart entre les hommes politiques d’il y a 50 ans et ceux d’aujourd’hui interpelle sur une évolution affaiblissant sans cesse la réflexion sur les grands enjeux de société, la qualité des débats, la vision d’avenir. Les gouvernements actuels sont essentiellement composés de personnes dont la pauvreté du discours analytique est patente.

Tous ces manquements peuvent être corrigés, car ils portent en eux-mêmes les réponses indispensables. Mais la structure de l’Etat est ainsi faite qu’elle participe à sa propre inertie la rendant incapable de se réformer. Si nous ne sortons pas de cette spirale au plus vite, la société est menacée d’effondrement. Certains envisagent une fin de régime. Mais l’absence d’alternative risque de conduire au chaos.